Avortement : une lutte permanente contre les idées reçues

En tant que conseillère en santé sexuelle, j’accompagne quotidiennement des femmes et/ou des couples qui demandent une interruption de grossesse (IG). Il existe énormément de préjugés, de fausses croyances et d’informations erronée autour de l’avortement. Les souffrances qui peuvent en découler sont souvent plus en lien avec les tabous et la stigmatisation qui l’entourent qu’avec l’acte lui-même.

Il existe plusieurs moyens d’accompagner les femmes qui demandent une IG et de lutter contre la désinformation. Tout d’abord, en rappelant la loi : l’avortement est un droit. Avant 12 semaines d’aménorrhée, une femme a le droit d’interrompre sa grossesse sans devoir se justifier. Il est vrai que la loi suisse, contrairement à la loi française récemment modifiée, peut porter à confusion : la femme doit en effet se déclarer en “état de détresse”. Mais cet état, elle le définit elle-même et n’a pas à se justifier.

Certaines femmes pensent qu’après 12 semaines, elle n’ont plus accès à l’interruption de grossesse. Il arrive même que certain.e.s professionnel.le.s ne les informent pas correctement et même, fassent traîner la procédure pour qu’elles dépassent le délai légal. En réalité, la loi suisse permet d’aller au-delà de 12 semaines, mais la décision n’appartient plus seulement à la femme; un avis médical est prescrit. Si cet avis démontre que l’IG est nécessaire pour écarter le danger d’une atteinte grave à l’intégrité physique et/ou d’un état de détresse profonde de la femme enceinte si elle poursuit la grossesse, cette interruption est possible. La loi retient encore que le danger devra être d’autant plus grave que la grossesse est avancée. Cette formulation laisse une large marge d’appréciation. Ainsi, dans les faits, elle est diversement interprétée par les médecins et dans les différents hôpitaux suisses, pas toujours dans le sens du bien-être des personnes concernées. Notons également qu’en Suisse, il n’y a pas de délai de réflexion obligatoire entre la découverte de la grossesse et l’interruption de celle-ci.

Une peur souvent présente est que l’avortement rend stérile. Mais il n’y a pas de conséquence sur la fertilité future de la femme. Sauf, évidemment, s’il est effectué dans de mauvaises conditions sanitaires.  Il peut alors être extrêmement dangereux, même mortel, comme on le constate dans les pays où il reste interdit. C’est donc la criminalisation de l’avortement qui est délétère. Dans ma pratique, je rencontre régulièrement des femmes qui donnent un sens positif à l’expérience de l’IG en lien avec leur fertilité, car cette grossesse imprévue leur donne la preuve qu’elles sont fertiles. Pourtant, certaines culpabilisent même de trouver du positif à la situation, comme si donner du sens était inacceptable et que seuls les sentiments négatifs étaient tolérés.

Ce qui stigmatise fortement les femmes qui avortent, ce sont les discours ambiants autour de la fertilité et de la contraception : Avec tous les moyens de contraception qui existent actuellement, il est facile d’éviter une grossesse non planifiée ou Les interruptions de grossesse sont régulièrement utilisées comme moyen de contraception.

Tout d’abord, soulignons qu’aucune contraception n’est efficace à 100%. Ensuite, posons-nous la question suivante : Qu’est-ce que la contraception ? La contraception n’est pas le simple fait de prendre une pilule ou poser un dispositif intra-utérin (DIU). Elle confronte les hommes et les femmes à leur corps, à leur sexualité, à leur choix de procréer ou non, à leur vie de couple et de famille. Un contexte chargé d‘émotions qui va mettre en jeu, voire en compétition, des aspects conscients et inconscients de la personne. Tout cela peut provoquer des résistances à la contraception.

Parler des résistances des femmes laisse supposer qu’elles sont seules responsables d’une non-utilisation ou d’une mauvaise utilisation de la contraception. En réalité, les résistances sont souvent aussi celles de leur entourage, de leur partenaire, des médias, des institutions religieuses, voire même de leur médecin. Ainsi, la difficulté pour chacune consiste à trouver un équilibre, un consensus entre : sexualité, fertilité, santé et parentalité.

Les femmes ne sont pas toutes égales dans l’accès à la contraception. Le manque de connaissances de leur corps, du fonctionnement de l’appareil reproducteur féminin, des différents moyens contraceptifs (“classiques” ou plus “alternatifs”) et de leurs modes d’action, ainsi que de la contraception d’urgence, contribuent à accroître le risque de grossesses non planifiées.

Aucune femme (couple) n’utilise l’avortement comme moyen de contraception. En témoigne par exemple le faible taux d’interruptions de grossesse en Suisse (un des plus bas d’Europe, voire du monde) : si l’avortement était utilisé comme principale méthode de contraception, les femmes auraient en moyenne deux ou trois grossesses par année, faites le calcul sur plus de 30 ans de fertilité!

Il est impératif de reconnaître que la fertilité n’est pas maîtrisable à 100%. Personne n’est à l’abri d’une grossesse non planifiée. Aucune femme, aucun couple, ne se met intentionnellement dans la situation de devoir décider de garder ou d’interrompre une grossesse.

Une autre fausse croyance concerne la souffrance qui devrait forcément découler d’une interruption de grossesse. Tout se passe comme si une femme ne pouvait pas vivre cette expérience de manière sereine. Pourtant, lorsqu’une femme est déterminée à interrompre une grossesse, qu’elle ne subit pas de pression, et que l’interruption est prise en charge de manière non-jugeante et médicalement sûre, elle n’aura pas de séquelles psychiques et/ou physiques. Des études sur de grands collectifs de femmes démontrent que le soulagement est le ressenti principalement exprimé après une interruption de grossesse. Ainsi, si certaines femmes éprouvent des émotions, des sentiments parfois négatifs avant l’interruption de grossesse, comme face à n’importe quelle expérience de vie, elles sont soulagées après. Elles vont bien, tout simplement.

La décision d’avoir ou de ne pas avoir un enfant à un moment donné de sa vie est un droit inaliénable des femmes. Rien n’est plus délétère pour elles, leur entourage, et l’enfant à naître que de les obliger à garder une grossesse dont elles ne veulent pas.
Lorsqu’un Donald Trump ou toute autre personne se revendique pour le droit à la vie (“pro-life”), de la vie de qui parle-t-on? Je suis pour le droit à la vie, nous sommes pour le droit à la vie, pour le droit de choisir, pour la liberté de vivre notre vie sexuelle et reproductive comme nous l’entendons, au nom de notre droit de disposer de notre corps, de notre sexualité et de pouvoir choisir librement de procréer ou non. Alors bien loin d’être “pro-vie”, ils sont clairement “anti-choix”, car sous l’argument de “sauver” quelques cellules, ils ne pensent pas une seconde à la vie des femmes.

Article initialement paru Gauchebdo du 16 novembre 2016 – L. Pichonnaz